Au jour du malheur réfléchis!

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Chers amis, 

En ces temps agités que nous traversons, beaucoup de commentaires circulent, parfois dans des sens très divers, voire contradictoires. Comment prendre du recul? Où trouver des repères solides qui nous permettent d’aborder sainement les circonstances qui nous entourent, qu’elles soient plus ou moins tendues, selon les pays et les moments? Quel chemin emprunter?

En tant qu’Unio Reformata, nous sommes heureux de pouvoir vous communiquer un texte où, partant de la sagesse de l’Ecclésiaste, Pierre Berthoud, professeur émérite de la Faculté Jean Calvin (1), spécialiste de l’Ancien Testament, nous propose une piste de réflexion qui, tout en prenant pleinement en compte la réalité du moment, nous aide à trouver un horizon plus large. Et plus élevé. 

Qu’il soit ici vivement remercié de nous avoir aimablement permis de vous communiquer sa réflexion. 

Nous vous souhaitons bonne lecture et surtout bonne méditation! Que le Seigneur vous bénisse, vous protège et vous accorde sa paix! 

Le conseil de l’Unio Reformata

 

« Au jour du bonheur sois heureux, et au jour du malheur réfléchis/regarde (héb) car Dieu a fait l’un et l’autre, de sorte que l’homme ne puisse rien deviner de son avenir  » Ec 7.14.

La tentation de sous-estimer le mal

Reconnaissons-le, nous avons tous sous-estimé la redoutable efficacité du coronavirus et sa propagation extrêmement rapide au sein des populations du monde, en particulier en Occident, en Europe… Certains experts scientifiques ainsi que nos autorités sanitaires et politiques ont même fait preuve d’une certaine complaisance en ne prenant la mesure du fléau que très tardivement et en ne tenant pas suffisamment compte de l’expérience de certaines autorités et populations asiatiques habituées à contrer ce genre d’épidémie rapidement car bien préparées et équipées. 

Or, dans un monde où le mal est une réalité dynamique, l’art de gouverner consiste à en prendre conscience, à prévoir dans la mesure du possible qu’il peut s’insinuer malicieusement au sein de la cité tel un virus et de se préparer à y faire face. En prenant des dispositions adéquates, les dirigeants manifestent alors qu’ils ont vraiment à cœur la protection et le bien-être des populations dont ils ont la responsabilité. 

L’œuvre du Créateur est sans aucun doute bonne, mais depuis l’irruption du péché dans le monde à l’aube de l’histoire, les êtres humains, la création tout entière et les civilisations aussi achevées soient-elles vivent à l’ombre de la mort. L’ignorer c’est se préparer des lendemains désenchantés, voire dramatiques et amers ! Certes le Sage nous presse à être heureux au jour du bonheur, mais il nous invite également à considérer avec attention les jours de malheurs qui jalonnent aussi nos existences. 

 

Les fondements ébranlés

Avouons-le, nous qui baignons dans une société qui prône le bien-être du corps, la prospérité matérielle et la paix à tout prix, nous avons été ébranlés jusqu’au plus profond de nous-mêmes par l’étendu et l’ampleur du malheur qui, tel un tsunami, s’est propagé si rapidement et a submergé plus de la moitié de la population mondiale ! En effet l’ensemble de nos activités, professionnelles, économiques, politiques, culturelles et sportives ont été mises en veille et même arrêtées. En un mot, les fondements de notre vision du monde et de notre civilisation avec ses valeurs, ses certitudes et son style de vie vacillent et nos appuis, nos assurances et nos succès nous semblent tout à coup bien fragiles. Qu’en est-il, par exemple, en ces temps de confinement de notre liberté de mouvement et de circulation ? 

L’homme qui se veut la mesure de toute chose, l’ultime référence, aurait-il en fin de compte bâti la maison de notre civilisation moderne sur le sable ? Il ne s’agit pas de sous-estimer les performances, les exploits et les conquêtes des temps modernes, mais de les remettre à leur juste place, là où elles nous aident à mieux vivre l’aventure humaine et notre vocation de solidarité. Car celles-ci, aussi belles et achevées soient-elles, comme elles portent des traces de notre misère, ne peuvent servir à construire une utopie prométhéenne ! Depuis la Tour de Babel l’histoire humaine est jonchée des cadavres de ce genre de chimères.

Comment donc se positionner face à une crise si soudaine et qui a pris une telle ampleur ? L’Ecclésiaste nous donne quelques pistes pour éclairer notre route.

Dieu règne

Tout d’abord il nous rappelle que Dieu est souverain et que rien n’échappe à son ultime volonté. Cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas responsables de la manière dont nous gérons sa création et la cité, en particulier lorsque nous traversons la tempête et sommes menacés par un séisme grave, mais que le Seigneur préside à la destinée de notre monde et de nos existences. Nous ne sommes pas livrés à la fatalité ni au hasard ! Dieu règne et cela fait toute la différence. Même lorsque nous avons l’impression que le Seigneur garde le silence il est présent et il parle mais, comme le dit si bien Elihou, le jeune sage du livre de Job, nous n’y prenons pas garde ! Il vient à notre rencontre au cœur de notre intimité et se révèle à nous et nous instruit par des songes, des visions et même au sein des souffrances les plus aiguës (Jb 33.14-19) ! C’est l’action de l’Esprit qui œuvre mystérieusement au plus profond de notre personne en unisson avec la sagesse écrite et Incarnée de notre Père céleste.

Le discernement

En conséquence de quoi le Qohelet (nom hébreu de l’Ecclésiaste) nous invite ensuite à regarder, à prêter attention et à réfléchir plutôt que de fuir la réalité ou de la minimiser, de proposer des solutions toutes faites ou de se cacher derrière le savoir des experts. Essayer de comprendre et de discerner à la lumière de la parole divine ce qui se passe est vital lorsque nous sommes confrontés à des situations aussi dramatiques et incertaines. En effet, dans la vision du monde chrétienne le discernement éclaire et nourrit l’intégrité, la compassion et l’espérance du fidèle. Lorsqu’il prie pour les Philippiens, Paul demande à Dieu que leur « amour abonde encore et de plus en plus en clairvoyance et en pleine intelligence pour qu’ils puissent discerner ce qui est important. » (Ph 1.9, 10). Dans un monde de communication ce discernement est l’antidote par excellence au mensonge et à la dissimulation. C’est « la capacité de distinguer le bien du mal, l’authentique du faux et de choisir le bien et l’authentique plutôt que le mal et le faux. » En d’autres termes, le discernement allie la sagesse et un acte de la volonté : la sagesse qui nous permet d’évaluer et d’apprécier les allégations de vérité, et la volonté qui nous incite à comprendre que nous vivons dans un monde déchu où la puissance du mal est à l’œuvre. Le discernement nous pousse à rechercher la vérité quelle qu’en soit sa provenance car c’est elle seule qui permet de résister aux maux et fléaux et de ralentir leur progression. Mais attention notre appréhension de la vérité aussi réelle soit-elle n’est jamais exhaustive. Seul notre ultime Vis-à-vis en qui nous plaçons notre confiance détient cette prérogative !

Quelques pistes de réflexion

Enfin l’Ecclésiaste nous invite à poser un regard à la fois lucide et bienveillant alors que nous traversons une crise de civilisation majeure et que nos repères se défont avec une facilité déconcertante. Voici quelques réflexions que je prends la liberté, malgré le confinement, de partager avec vous. 

  • C’est le moment de revisiter les fondements de notre foi et nos priorités. En plus de notre relation avec le Seigneur, aussi importante soit-elle, sommes-nous prêts à nous engager dans la cité par obéissance au mandat culturel que le Seigneur nous a adressé lors de la création ? Certes, nous ne sommes pas du monde mais nous sommes dans le monde. Notre foi ne se limite pas à la sphère privée car la parole de Dieu éclaire aussi la sphère publique. Nous avons le devoir de relever les défis de notre temps et de comprendre comment la sagesse d’en haut les éclaire un peu à la manière de Joseph en Egypte, de Daniel en Babylonie et de l’Eglise primitive au sein de l’Empire romain. Il est facile de se laisser gagner par le confort de notre bien-être au détriment d’un témoignage percutant proposant une pensée et un style de vie qui dérangent et peuvent susciter l’opposition. En revoyant récemment le film Les Misérables de Tom Hooper où Dieu est bien présent dans la vie de la cité j’ai été frappé, quelque 200 ans plus tard (2), de constater l’absence quasi-totale de voix chrétiennes sur les plateaux de télévision et sur les ondes radiophoniques. Dieu, nos Eglises, le témoignage des chrétiens sont devenus en notre société ultramoderne des quantités négligeables. La sécularisation après avoir cantonné les chrétiens à la sphère privée va-t-elle nous confiner dans la clandestinité… ?
  • L’élan de générosité et l’imagination créative qui se sont largement manifestés au service de la population, en particulier des victimes de l’épidémie, des personnes âgées, des plus faibles et des démunis représentent un des faits marquants de cette épreuve nationale. Un élan similaire s’est exprimé lors de l’incendie de la cathédrale Notre Dame de Paris en 2019. Ce sont là des traces de la grâce commune et de l’empreinte que la foi chrétienne malgré son érosion a laissé sur nos communautés humaines. Comme l’a si bien dit Luc Ferry, une des contributions majeure de la foi chrétienne a été la mise en valeur de l’amour du prochain, reflet de l’amour du Dieu trinitaire. Consciemment ou inconsciemment, nos populations en sont encore tributaires. C’est un point de rencontre intéressant dans notre désir de partager l’Evangile avec nos contemporains. Cette générosité et cette créativité contrastent avec l’impréparation et les tergiversations des autorités politiques et sanitaires de nos pays et avec les querelles de chapelles entre d’une part les instances officielles et d’autre part les virologues et infectiologues ou autres épidémiologistes. A part quelques exceptions leurs discours et actions laissent transparaître des zones d’ombres et suscitent bien des interrogations… ! Cela ne doit pas pour autant nous empêcher de prier pour nos autorités car la gestion d’une telle crise où tout semble filer entre leurs doigts est une bien rude affaire ! Ils ont aussi besoin de sagesse et de discernement !
  • Le surgissement de fléaux et d’épreuves suscite souvent des prises de conscience, un retour sur soi-même salutaire. Au sein même de telles adversités et de souffrances, qui ne sont pas une fin en soi, le Seigneur est à l’œuvre, nous parle pour nous rapprocher de lui. Il nous invite, nous qui vivons à l’ombre de la mort, à changer de mentalité, à prendre conscience de notre fragilité, de notre misère et à retrouver le chemin de l’humilité, de la vie et de l’espérance car « il nous a créés pour lui et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il se repose en lui. » Cette œuvre singulière de Dieu nous fait penser au drame de l’exil du peuple de Juda. Après avoir évoqué par la bouche de Jérémie les malheurs que le peuple infidèle et idolâtre a amenés sur lui, le Seigneur déclare son intention ferme de restaurer son alliance, de rassembler son peuple et de le faire demeurer en sécurité : « Je trouverai ma joie à lui faire du bien et je le planterai solidement en ce pays, de tout mon cœur et de toute mon âme.» (Jr 32.41 BJ).

La sortie du tunnel

Cet élan d’amour et de grâce, si bouleversant, qui jaillit du cœur même de Dieu, a été pleinement révélé en Jésus-Christ à la croix, sa résurrection l’atteste. Le Fils de Dieu est désormais notre médiateur et notre intercesseur auprès de notre Père. L’Esprit de sagesse en parlant à notre cœur nous en donne la pleine assurance. Oui, comme le dit si bien le Sage, le Seigneur a enveloppé notre avenir de mystère, mais nous ne sommes pas inquiets et sans espérance car notre avenir est caché en Dieu, en son amour, plus fort que n’importe quel fléau et que la mort elle-même. Ne l’oublions jamais, la bienveillance et la fidélité du Seigneur circulent plus vite et mieux que le coronavirus. La petite lumière au bout du tunnel qui éveille notre espérance n’est pas un mirage ! 

 

Pierre Berthoud, Président de la Faculté Jean Calvin, Professeur Emérite

 

Notes:

 Fondée en 1974 à Aix-en-Provence (France), la Faculté Jean Calvin est un Institut privé de théologie protestante et évangélique, qui dispense un enseignement théologique de niveau universitaire (bachelor, master, doctorat). Elle propose une formation biblique, théologique et pratique qui répond aux défis du monde contemporain, et ce en continuité avec la pensée réformée. Plusieurs pasteurs de l’EPUB et membres de l’Unio Reformata y ont étudié. Le texte du prof. Berthoud a initialement été publié dans la Lettre de nouvelles de la FJC du 22 avril 2020. Pour plus de renseignements: https://www.facultejeancalvin.com/.  

 L’action de ce récit de Victor Hugo se situe entre 1815 et 1832.